Août 1937 : des traces de l’abominable homme des neiges…

A l’aube de la seconde guerre mondiale, l’explorateur et alpiniste britannique Eric Shipton publie Blank on the Map. Que l’on pourrait traduire par « un vide sur la carte ». Sauf que cet ouvrage de 1938 n’a jamais été traduit. L’année précédente, Shipton avait pointé une zone sur la carte complètement inexplorée et non cartographiée. Les montagnes Shaksgam, dans le Karakoram. Il s’y était aventuré lors d’une longue expédition dans ce qui était encore l’Inde Britannique. Voici un extrait du chapitre 16, écrit par son camarade Bill Tilman ; il vaut son pesant de cacahouètes, surtout si les yétis vous passionnent…

Chapitre Seize – Légendes, par H.W. Tilman

<< Le 11 août fût à nouveau un jour glorieux. Auden, les 4 porteurs baltis, mes sherpas et moi-même montâmes jusqu’au col que nous avions reconnu le 4 août.  Je déposais mon chargement au-delà du col et fît machine arrière. Alors qu’Auden, après avoir installé son théodolite, planta sa tente de l’autre côté du col. La nourriture pour vingt-deux jours que ma cordée transportait, et notre équipement, pesaient bien trop lourd pour mes deux sherpas et moi-même. Nous étions obligés de nous relayer, pendant que Shipton et Spender terminaient leur étude du glacier Crevasse. Le 12 août, je les laissais derrière moi pour rejoindre le col. Après l’avoir rapidement traversé, je découvrais la tente d’Auden avec un message. Au même moment, je le voyais au loin avec ses hommes, descendre vers le glacier qui nous faisait face. Je pus les rejoindre rapidement pour prendre pied sur cet autre glacier, qui s’étirait vers le nord ouest. Après avoir un peu progressé, nous campâmes sur la glace.

En face, se trouvait un autre glacier, plus petit, il menait à un col sur le versant du Nobande-Bradlu. Nous avions d’ores et déjà considéré qu’il vaudrait un petit détour. Le lendemain, nous arrivâmes au-dessus de ce col, en escaladant un sommet facile (5.720m) qui le surplombait à l’ouest. La vue du sommet était remarquable mais Auden n’en avait que faire. Il se plaignait de l’absence de place pour installer son théodolite. Le ciel, lui, se couvrit rapidement. Il expliqua longuement qu’il était impossible de réaliser des observations par ce temps, que seul un nigaud comme moi pouvait accepter çà, mais certainement pas lui. Il regretta de ne pas avoir sorti son appareil plus tôt dans la journée, tant que la visibilité était bonne.

Bien qu’assommé par cette avalanche verbale, il m’était impossible de ne pas profiter de la vue pour laquelle j’avais grimpé jusqu’ici. Et qui, à coup sûr, valait mieux que des observations à travers le télescope d’un théodolite. Nous pouvions voir l’Ogre (7.284m), un sommet triangulaire dont la position par rapport au Glacier de Biafo était une énigme, le Kanjut (7.760m), toute une partie du Haut Braldu, le Crown Peak, le Drenmang, Chiring, le Haut Panmah, et les glaciers Nobande Sobande. On apercevait aussi toute une série de pics pas très distincts plus au sud, seul le Masherbrum était facilement reconnaissable. De ce sommet, je pouvais deviner un passage vers l’ouest à travers les deux bras du Braldu. S’il y avait un col plus loin, il pouvait certainement nous amener vers le Biafo ou le Virjerab. J’espérais qu’il permit d’atteindre le premier, et quoique ce fût, je me mis en tête de le découvrir.

Le jour suivant, nous revînmes sur ce même glacier, qui amenait à celui que l’on appellerait plus tard le Col Faith. Auden s’installa aux alentours pour ses expériences de géologie, pendant que je poussais jusqu’au col avec deux sherpas et un Balti, tous chargés. Ce glacier était déjà sérieusement crevassé, et le prix de la sécurité, comme de la liberté, était une constante vigilance. En approchant du col, le temps qui était jusque là menaçant, se dégrada en blizzard. Nous fîmes face, ne sachant pas trop quand nous atteignîmes le col. Après avoir déposé nos charges, nous fîmes demi-tour.

Dans la tempête de neige, il était difficile de maintenir notre direction. La neige qui gelait sur les lunettes nous aurait empêché de voir une meule de foin à un mètre de nous. Alors éviter les crevasses qui parsemaient notre chemin eût été impossible.  En enlevant mes lunettes régulièrement, je ralentis, m’attendant à tout moment à être englouti. Mais la Providence devait être de notre côté, rien ne se passa et nous fûmes tirés d’affaire.

Le jour suivant, 15 août, nous nous séparâmes. Auden partit pour le Panmah, avec les 4 Baltis récalcitrants. Je fais route vers le Col Faith et le Braldu avec les deux sherpas. C’était une très belle matinée, nos traces de la veille n’étaient que faiblement visibles. Je chutai successivement dans deux crevasses. Les Sherpas m’aidèrent à ressortir mais dans une, mes lunettes de soleil furent arrachées de ma tête quand celle-ci heurta la couche de neige. La chance était de mon côté, elles s’étaient accrochées à un rebord. Les sherpas me descendirent jusqu’à elles et je pus les récupérer.

Bien que secoués par ce qui venait de nous arriver, encore plus miraculeux que le désastre auquel nous avions échappé la veille, nous avancions doucement vers le col. En raison d’une réserve de carburant très limitée, nous faisions très attention à l’utilisation du réchaud. Depuis quatre jours, nous n’avions rien cuisiné d’autre que du thé et du pemmican. C’est à ce moment très inopportun que les sherpas se plaignirent de la faim et demandèrent à ouvrir une boite de pemmican pour le manger cru. Sen Tensing suggéra que nous établissions notre camp pour cuisiner un vrai repas. Je me devais de décliner, ayant pointé un lointain affleurement rocheux proche d’un lac glaciaire comme objectif du jour. Je trouvai alors un passage pour descendre.

Une fois sur le glacier, qui devait être un affluent du Braldu, nous pressâmes le pas sans marquer de pause, jusqu’à l’objectif fixé. Nous nous arrêtâmes à même le glacier. L’éperon rocheux que nous envisagions était bien plus haut et nous fûmes partagés entre l’idée de camper avec le froid de la glace mais à courte distance de l’eau, ou plus au chaud sur les rochers mais loin de l’eau. Comme je n’allais pas avoir à m’occuper de l’eau et que c’était à moi de décider, nous nous installâmes sur les rochers. Ce soir là, nous préparâmes un vrai plat chaud, et Sen Tensing adopta une apparence un peu moins lugubre.

(…)

Alors que nous contournions le pied de la crête entre les deux bras du glacier, nous découvrîmes dans la neige les traces d’un abominable homme des neiges. Elles mesuraient vingt centimètres de large, quarante-cinq centimètres de long, arrondies, sans aucun signe d’orteils ou de talons. Elles devaient dater de trois ou quatre jours en arrière, la fonte avait probablement altérer les contours. Le plus remarquable est qu’elles étaient parfaitement alignées l’une derrière l’autre, sans écart vers la gauche ou la droite, comme les traces d’un oiseau. Un animal à quatre pattes qui eût placé ses pattes arrière dans les traces des pattes avant n’aurait pas donné le même résultat. On eût vu les superpositions. Peu importe le nombre de pattes que comptait cette bête ou cet oiseau, il devait peser son poids. Les traces s’enfonçaient de près de trente centimètres dans la neige. Nous suivîmes les traces sur près de deux kilomètres avant qu’elles ne disparaissent sur des rochers. Elles venaient d’un petit lac glaciaire où l’animal avait dû boire. Le jour suivant, nous vîmes les mêmes traces de l’autre côté du lac.

Les sherpas considérèrent qu’elles devaient appartenir à une petite espèce d’homme des neiges, ou Yéti comme ils les appellent. Il semble en exister deux espèces : la petite que nous étions en train de suivre, et qui se nourrit d’êtres humains ; et une plus grande dont le seul régime se limite aux yaks. Ma remarque selon laquelle personne n’était passé dans le coin durant les trente dernières années, ce qui devait les rendre particulièrement affamés, n’amusa pas les sherpas autant que je l’espérais. Ma plaisanterie fut ignorée alors que nous étions debout, tous les trois, au milieu de cette étendue de neige désertique, à observer ces traces comme tant de Robinson Crusoé.

Je n’ai pas d’explication à offrir, et si j’en avais eu, par respect pour les traditions locales, je les aurais gardées pour moi. Il ne s’agissait pas des traces de l’une des nombreuses espèces d’ours qui semblent hanter l’Himalaya. Quelques jours plus tard, dans la vallée du Glacier Cornice, nous trouvâmes des traces d’ours et les sherpas les reconnurent comme telles. Un oiseau unijambiste et carnivore, pesant près d’une tonne, aurait pu faire de telles traces. Mais il semble bien inutile de chercher une nouvelle espèce quand nous en avons une parfaite sous la main, sous la forme de l’abominable homme des neiges. Nouvelle peut-être pour la science, mais très ancienne dans les légendes. Ceux qui respectent les traditions doivent avoir noté avec surprise et regret comment un certain grand journal a ouvert ses colonnes à des iconoclastes remettant en question la simple existence des abominables hommes de neiges.

(…) >>

Voir aussi : Eric Shipton, la Nanda Devi, 1934

Illustration © DR

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