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1866, l’épopée tragique des frères Young au Mont-Blanc

En 1877, Charles Durier, membre du Club Alpin et de la Société de Géographie, publie Le Mont Blanc. Le Refuge Durier, près des Dômes de Miage, est nommé en hommage à son implication dans le développement de l’alpinisme. Dans un des chapitres de son ouvrage, il relate une histoire méconnue. L’épopée tragique des frères Young en 1866 : George, Albert et James Young. Lorsque l’auteur écrit ces lignes, le Mont Blanc a déjà fait une vingtaine de victimes.

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<< Le 14 août 1866, par une pluie diluvienne, trois touristes écossais, venant de Chambéry par le col de Sageroux, arrivaient trempés jusqu’aux os à l’auberge-abbaye de Sixt. C’étaient trois frères ; l’aîné, homme de vingt-huit à trente ans, robuste et de haute stature. Familiarisé avec les ascensions les plus ardues, sir George Young avait déjà dirigé deux de ses frères à travers les glaciers. Il voulait maintenant rendre le même service aux deux plus jeunes et se flattait de les conduire à lui seul au Buet et au Mont Blanc.

Le Buet se laissa faire et, à quelques jours de là, le 23 août au matin, MM. Young quittaient la cabane des Grands-Mulets dans le dessein de traiter le Mont Blanc aussi cavalièrement que le Buet. A la montée tout alla bien. La veille, une caravane avait fait l’ascension : elle avait pris par les Bosses, ils prirent par les Bosses ; ses traces étaient encore visibles, ils suivirent ses traces ; elle était redescendue par l’Ancien passage, ils voulurent redescendre par l’Ancien passage. Mais ici, toute empreinte avait disparu. L’Ancien passage, facile à reconnaître d’en bas, n’offre pas le même avantage à la descente. Ils tournèrent trop tôt à gauche et s’engagèrent sur une pente de neige regelée d’une rapidité extrême. Sir George qui taillait des pas reconnut son erreur et fit signe qu’il fallait remonter, mais, en se retournant, le pied lui manque et il tombe entrainant avec lui ses frères auxquels il était attaché par une corde.

« Pendant quelques secondes, a-t-il dit lui-même, la descente fut plutôt une partie de plaisir. » Bientôt, cependant, un talus de glace coupé à pic, de si à sept mètres de hauteur, les lança en l’air pour les faire encore glisser sur la pente ù le bourrelet de neige qu’ils poussaient devant eux finit par les arrêter. La secousse avait été rude ; tous les trois demeurèrent d’abord sans connaissance. Sir George revint le premier à lui et réussit après un long temps à ranimer l’un de ses frères, mais le plus jeune, sir James, n’était plus qu’une masse inerte.

Il n’y a pas d’ascension qui ne mette quelques curieux aux aguets sur la grande place de Chamonix. La fausse direction qu’avaient prise les Anglais en quittant la cime avait été remarquée, leur chute eut pour témoins tous ceux qui pouvaient s’armer de longues-vues. On les crut morts ou, du moins, dangereusement blessés et une caravane de secours partit en hâte pour la montagne.

Au bout d’un quart d’heure l’espérance revint. Un des corps se détachait de la masse noire, se levait et s’agitait autour des deux autres. Une heure après, un second corps se mettait debout ; le troisième seul ne bougeait pas. On voyait distinctement ses compagnons le soulever, l’asseoir et le frotter avec vigueur, s’éloigner, puis revenir comme s’ils eussent craint de n’avoir pas assez fait pour rappeler quelques étincelles de vie, le soulever et le frotter encore : échappé de leurs bras, le malheureux retombait lourdement sur la neige.

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Les survivants n’étaient pas, tant s’en faut, hors de péril. Après les longues heures passées en ce lieu, pressés par le temps et ne se trouvant encore qu’à 250 mètres au-dessous de la cime, il était à craindre qu’ils ne fussent tentés de poursuivre la pente qui les en éloignait au plus vite. Or, cette pente aboutissait à un pur précipice ; on le voyait briller au soleil depuis Chamonix. Heureusement leur instinct de montagnard les avertit du danger et, abandonnant enfin le cadavre, ils commencèrent à remonter la pente en obliquant un peu à gauche pour gagner les Petits-Mulets. Sir George marchait le premier ; tantôt il taillait des gradins dans la glace, tantôt, appuyé sur son alpenstock, il se retournait pour aider son frère Albert qui trébuchait à chaque pas. A cinq heures, ils atteignirent les Petits-Mulets. Ils avaient mis deux heures à revenir à la hauteur environ d’où ils avaient été précipités en une dizaine de secondes. Aux Petits-Mulets ils retrouvaient la bonne voie ; à cela près, être aux Petits-Mulets ou à la cime du Mont-Blanc la différence était insignifiante par rapport au chemin qui leur restait à parcourir et, quand il eût fallu être valide et faire preuve d’une diligence extraordinaire pour gagner de là un lieu de sûreté avant la tombée de la nuit, sir Albert, qui avait perdu ses lunettes dans la chute, était à demi aveugle et incapable de se conduire.

Mais sir George puisa dans cette situation presque désespérée un redoublement d’énergie. Après quelques instants de repos, prenant son frère à la remorque et glissant sur les pentes, manœuvrant adroitement au milieu des crevasses, franchissant les névés à grandes enjambées, il guida la marche avec tant de bonheur et de vitesse que, avant que l’obscurité fût complète, il rencontrait au coin du Dôme la caravane qui, de Chamonix, s’était portée à leur secours. Il n’y a pas d’exemple dans les annales alpestres, d’un sauvetage mieux opéré. L’infortuné jeune homme avait prétendu se passer de guides. Il a été trop cruellement puni de sa présomption pour qu’il convienne de la lui reprocher ; on doit dire, au contraire, que la force et le sang (froid qu’il déploya en cette conjoncture la justifieraient presque, et que, s’il causa la perte d’un de ses frères, l’autre lui dut certainement la vie.

(…)

Sir George et ses hommes arrivèrent de bonne heure sur le lieu de l’accident et jusque-là les choses se passèrent sans encombre, mais il n’en fut pas de même au retour. Le ciel déjà nébuleux au lever du soleil, s’était couvert de plus en plus ; l’escouade, embarrassée par le transport du d=cadavre qui l’obligeait à des détours sans nombre, perdit son chemin au milieu du brouillard et peu s’en fallut que cette seconde journée ne fût marquée par un désastre plus grand, sans comparaison, que celui de la veille. Par bonheur, une nouvelle troupe de guides et de volontaires était montée aux Grands-Mulets. Quand ils virent les nuages s’abaisser jusque sur le rocher en laissant tomber une neige fine et serrée comme le grésil, tandis que l’absence de l’escouade se prolongeait outre mesure, ces gens prirent l’alarme et dépêchèrent à sa rencontre un détachement choisi parmi les plus déterminé d’entre eux : François Couttet, dit Baguette, le roi des guides de Chamonix, Alexandre Tournier, M. Loppé, le banquier Favre, le gendarme Vuagnat. (…) >>

Le secours se termina tant bien que mal, mobilisant un troisième groupe de guides et le corps de James Young fut redescendu dans la vallée.

Illustration © DR

Adélie F.

Libraire, Adélie partage avec vous sa passion pour les livres. La littérature de montagne est un vaste domaine qu'elle essaie de vous faire partager. Entre les montagnards et autres alpinistes qui s'essaient à l'écriture et les grands écrivains qui s'essaient à la montagne, les lectures ne manquent pas ! Elle chronique également des films, expos... Pour la contacter directement : adelie@altitude.news !

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