Alpinisme de très haute altitude : comment éviter les gelures ?

L’alpinisme est une discipline à risques. Quand le terrain de jeu est la très haute altitude, à l’image des sommets de 7.000 ou 8.000m dans l’Himalaya, les dangers sont encore plus sérieux. Chaque saison a son lot de grimpeurs frappés fatalement par le mal des montagnes et ses manifestations les plus sérieuses. Quand ce n’est pas une simple inattention ou une avalanche inopinée qui arrêtent net la vie des grimpeurs. Mais les alpinistes qui rentrent en vie n’ont pas tous la chance d’éviter les séquelles.

L’histoire de l’alpinisme est faite d’aventures qui se terminent avec quelques orteils ou doigts en moins. Car si les extrémités sont complètement gelées, il n’y a pas d’autres choix que de retirer purement et simplement les tissus touchés, pour éviter le pourrissement et l’infection généralisée. Oui, on est gentiment en train de causer amputation au XXIème siècle. Même si cet acte médical semble renvoyer au Moyen-Âge, il reste bien souvent la seule solution à un gel des extrémités trop avancé. Les gelures sont connues depuis longtemps. Sous Napoléon, les médecins militaires en avaient soigné de nombreuses pendant la Campagne de Russie et ses conditions de froid abominables. Mais il existe pourtant un moyen d’éviter ces amputations, c’est de ne pas se geler les extrémités !

NOTA BENE : Evidemment, à 8.000m comme à 4.000m, les journées parfaites sont possibles. Grand soleil, pas de vent, températures proches de 0°C. Tout ce qui est évoqué dans cet article semble secondaire lors d’une journée de ce type. Mais les journées parfaites ne durent pas. Et sur une expédition de 30, 40 ou 60 jours, il y aura forcément du froid…

Pourquoi nos extrémités gèlent ?

Il s’agit là d’un effet combiné du froid et de la très haute altitude. D’autres facteurs entrent en jeu, mais ils sont généralement liés à ces deux premiers. Plus on monte, plus notre organisme a du mal à s’approvisionner en oxygène. Quand on manque d’oxygène, le cerveau se met en mode survie. Il va alors déconnecter certains organes, certaines fonctions. L’une des conséquences est qu’il va limiter l’alimentation en sang des extrémités, celles qui nécessitent une action du cœur trop importante. Le corps va donc focaliser l’action du sang et de l’oxygène qu’il transporte sur les organes vitaux : poumons, cœur, cerveau pour n’en citer que quelques-uns. Avec une circulation sanguine déficiente, les extrémités sont à la merci du deuxième facteur : le froid. Sans source interne de chaleur, les orteils, les doigts, puis dans un deuxième temps les mains, les pieds… vont se retrouver comme des saucisses dans un congélateur. Le froid va progressivement grignoter chaque couche de la peau avant de s’installer au plus profond.

Comment éviter de perdre ses doigts et ses orteils ?

Assez logiquement, il suffit donc de lutter contre les deux facteurs précédemment cités : le froid et la haute altitude et ses conséquences sur l’approvisionnement en oxygène.

Limiter les effets de l’altitude

Les effets de la très haute altitude peuvent être (en partie) contrés par l’acclimatation. En plusieurs semaines à habituer son organisme à l’altitude, il va naturellement générer plus de globules rouges. Ces « capteurs » d’oxygène vont permettre à l’alpiniste d’absorber plus d’oxygène pour une même quantité d’air inspirée. Résultat, on réduit le manque d’oxygène pour les différents organes. La seconde option est de recourir à de l’oxygène en bouteille. La dernière option est évidemment de descendre. Si les effets de l’altitude deviennent trop dangereux, il faut perdre de l’altitude.

Limiter les effets du froid

Une saucisse déposée dans votre congélateur mettra plusieurs heures à être complètement congelée, sur la base d’une température comprise entre -18°C et -24°C. Elle congèlera beaucoup plus vite si les températures sont plus basses. A 7.000 ou 8.000m, même durant la meilleure saison, les températures peuvent aisément descendre sous la barre des -30°C. Autre élément que l’on ne retrouve pas dans sa cuisine : le vent. Ce dernier abaisse le ressenti de la température de façon significative. On peut ainsi passer de -30°C à -40°C avec seulement 15 à 20 km/h de vent.

Si le froid est trop intense et le vent trop fort, il n’y a pas d’autre solution que de rester à l’abri.

Pour faire face à des températures très froides, mieux vaut être chaudement habillé. Combinaison, couvre-chef, bottes de haute montagne, gants, moufles… Tout le corps doit être gardé au chaud. Pas seulement les extrémités ! Et attention, les gants et moufles n’ont pas des pouvoirs magiques. Si vous glissez dedans des doigts froids, ils ne se réchaufferont pas. Les alpinistes ont donc l’habitude de chauffer leurs gants. Il existe des chaufferettes qui par un effet chimique vont élever la température du gant. Il est aussi possible de les mettre dans son sac de couchage pendant la nuit pour profiter de la chaleur de votre corps. Le point de départ est simple : il ne faut jamais laisser ses extrémités devenir froides, il sera trop difficile de les réchauffer.

“Vous conseillez les chaufferettes chimiques en altitude ! Apparemment vous n’avez jamais essayé …. A 4000 m seulement les chaufferettes par manque d’oxygène sont à peine tièdes ! Bravo ” Commentaire de Bruno, par email.
>> Effectivement les performances des chaufferettes chimiques qui réagissent avec l’oxygène de l’air diminuent avec l’altitude. Pour autant, de nombreux alpinistes sur les sommets himalayens en utilisent. Certaines compagnies d’expéditions conseillent même d’y avoir recours. D’autres montagnards expérimentant les sommets en ont dans leur sac. Cependant, ce que souligne Bruno est important. Ces dispositifs qui peuvent vous aider à tiédir vos chaussures ou vos gants n’ont pas des pouvoirs magiques en haute altitude. Mieux vaut donc être en mesure de s’en passer 😉

Dans une journée, tout peut-être un danger pour la survie de vos doigts et de vos orteils. Une pause pour manger un morceau, l’effort qui vous fait transpirer, le besoin d’ajuster un crampon, de vous mettre de la crème solaire. Pour une raison ou pour une autre, vous aurez besoin d’utiliser vos doigts. Et vous retirerez vos moufles pour plus de précision. Vous serez suffisamment malin pour conserver des sous-gants mais ils ne sont pas suffisants pour vous tenir au chaud durablement. Ce sera donc une course contre la montre pour ne pas perdre trop de chaleur. De manière générale, plus on est statique et découvert, plus le froid fait son œuvre. Les mains ne sont pas les seuls en danger. Après 10 heures à marcher dans des chaussures très chaudes, si vous transpirez trop, vous voudrez changer vos chaussettes. A certaines températures, sans soleil, mieux vaut éviter. Notamment car l’humidité contenue dans la chaussure peut vite geler et constituer un sarcophage de glace pour vos pieds. Mauvaise idée.

Et qui dit « je retire mes gants pour faire quelque chose » dit « risque de perdre mon gant ». Dans son salon, le problème est limité, j’enlève un gant, je le pose sur le canapé puis je le remets. Sur une arête à 8.000m, avec un vent soutenu et un cerveau que le manque d’oxygène fait tourner au ralenti, les pertes de gants sont fréquentes. Il est donc indispensable d’avoir des gants de rechange pour pouvoir remplacer la perte au plus vite.

Même à 8.000m, l’effort génèrera de la transpiration (décuplée si le soleil brille). Il faut à tout prix limiter la transpiration en se découvrant si nécessaire. Car tant que cette humidité est là, elle aura la fâcheuse tendance à vous refroidir. Pendant l’effort, c’est son rôle. Mais dès que vous vous arrêtez, pour faire la queue sur une corde fixe par exemple, vous allez sentir cette humidité vous refroidir beaucoup trop.

Enfin, vous pouvez limiter le refroidissement de vos extrémités en les agitant. Dans vos chaussures ou dans vos gants, bougez vos orteils et vos doigts pour favoriser la circulation sanguine tant qu’elle fonctionne encore !

Ce ne sont que quelques trucs pour éviter de finir avec des doigts gelés. N’oubliez pas non plus de vous alimenter correctement. Sans énergie, votre corps fonctionnera au ralenti et, encore une fois, vous risquez le pire. Il ne s’agit pas d’astuces inconnues. Vous en découvrirez la plupart au fil de vos expériences en montagne, au départ dans des conditions qui ne mettront pas votre vie en péril. Hélas, les alpinistes du dimanche qui « s’offrent » un Everest n’ont pas toujours cette expérience et peuvent faire les frais des dangers de la très haute altitude.

Pour en savoir plus sur les gelures… (attention le document contient des photos de gelures parfois difficiles à regarder).

Illustration Eviter les gelures © DR

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