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Les secours auraient-ils pu sauver Tomek Mackiewicz ?

Lors de sa conférence de presse hier à Chamonix, Elisabeth Revol n’a pas caché sa colère. Elle dénonce l’organisation des secours pakistanais. « J’ai beaucoup de colère, on aurait pu sauver Tomek, si ça avait été un réel secours, pris à temps et organisé ». La rescapée du Nanga Parbat a détaillé les manquements observés du côté des secours. Quelques jours plus tôt, les autorités pakistanaises annonçaient qu’une commission d’enquête était lancée pour analyser au mieux cet incident.

Mais est-ce réellement une surprise ? Et comme Elisabeth Revol l’affirme, est-ce que des secours mieux organisés auraient pu venir en aide à son compagnon de cordée ? Tentons d’y voir plus clair.

Un début de structuration en été

Le secours en montagne n’est pas organisé au Pakistan. Du moins, pas comme on se le figure en Europe en ayant en tête les services publics de secours, à l’image du PGHM en France par exemple. Les autorités du pays, et notamment de la province de Gilgit-Baltistan (où se situent les principaux sommets), essaient d’améliorer la situation depuis plusieurs années. Avec un afflux de touristes croissant sur les régions montagneuses, de premières initiatives sont apparues en 2012.

Depuis lors, une petite équipe de secouristes est basée à Concordia pendant toute la saison estivale (à proximité des principaux camps de base du Karakoram). Ces quelques personnes, formées par un détachement du secours en montagne italien, sont équipées d’un caisson hyperbare, de réserves d’oxygène et de quelques médicaments. A la belle saison, cette équipe a pu intervenir jusqu’à l’altitude de 7.000 mètres pour secourir quelques alpinistes mais surtout des porteurs Balti. Depuis sa création, la majorité des personnes secourues étaient des porteurs pakistanais ; plus de 700 ont été pris en charge, souvent pour des problèmes liés au Mal des Montagnes. Ces équipes n’existent pas en hiver.

Le secours héliporté, le parent pauvre

Quand il s’agit de faire intervenir un hélicoptère, tout se complique. Tout d’abord parce que le nombre de machines stationnées dans la région est limité. Ensuite parce que faute d’hélicoptères privés, ce sont les hélicoptères de l’armée qui sont – quasi-exclusivement – utilisés pour ces missions. L’armée ne traitant pas directement avec les expéditions, il faut passer par un intermédiaire, une compagnie privée. Compagnie qui annonce clairement la couleur. « Les services de secours ne pourront pas intervenir si les hélicoptères sont en mission militaire, nous ne pouvons rien garantir ». Il faut donc accumuler les coups de chance pour être secouru : il faut que les hélicoptères soient disponibles. On parle bien des hélicoptères, un ne suffisant pas. Pour des raisons de sécurité, l’armée exige que ses appareils volent par deux.

Ensuite, il faut garantir être en mesure de payer le coût. Pour se faire, la pratique la plus courante est celle du dépôt en cash. Le montant, lui, varie. On comprend de l’expérience de l’expédition au Nanga Parbat qu’il semblerait être à la discrétion des intermédiaires. Le seul fait d’avoir une assurance capable de couvrir de tels frais n’est pas suffisant. Réunir plusieurs milliers de dollars en espèces est susceptible de faire perdre de précieuses heures à un sauvetage. Le facteur temps étant très souvent déterminant dans le secours en montagne, le système pakistanais pose ici une sérieuse limite.

Ce système n’est pas une surprise. Il est en place depuis des années sur les montagnes du Pakistan et les grimpeurs qui s’aventurent sur ces sommets en connaissent les limites.

Un hélicoptère, des pilotes et c’est tout !

Quand un appareil du PGHM intervient sur un sauvetage au cœur du massif du Mont Blanc, il a généralement à son bord : un ou des secouristes et parmi eux un médecin urgentiste. Quand une expédition parvient à faire voler un hélicoptère au-dessus des montagnes pakistanaises, il est vide. C’était donc une chance pour l’expédition au Nanga Parbat que des alpinistes polonais aient été en capacité de venir « s’improviser » sauveteurs à quelques centaines de kilomètres de leur propre expédition.

Autre problème qui ne se pose pas vraiment en Europe : les hélicoptères ont une altitude limite de vol, un plafond. Des records ont été établis comme poser un patin au sommet de l’Everest. Mais rares sont les pilotes qui s’aventurent au-delà de 6.000 mètres. L’armée pakistanaise l’écrit noir sur blanc : « nos services de secours sont limités à 5.000 mètres avec un Mil Mi-17, à 5.500 mètres avec un Ecureuil ».

Peut-on monter plus haut ?

Si « ces machines peuvent certainement monter à des altitudes un peu plus élevées, des pilotes n’ayant pas cette expérience ne seront pas capables de stabiliser la machine » nous confiait un spécialiste du secours en montagne. En 2013, un secours à été réalisé à plus de 7.000 mètres d’altitude. C’était au Népal, avec une machine préparée pour la très haute altitude et un pilote très expérimenté. Pour atteindre de telles altitudes, le pilote doit être seul à bord, chaque kilogramme superflu limitant la montée de l’appareil. Avec un pilote seul, impossible d’hélitreuiller une victime si elle n’est pas en mesure de s’harnacher au câble envoyé par l’hélicoptère.

L’hélicoptère utilisé par ce sauvetage record sur les pentes de l’Everest était un Ecureuil. Le même type d’appareil que ceux utilisés sur les pentes du Nanga Parbat.  Quand bien même les délais de prise en charge du secours auraient été réduits au minimum, la réalisation de ce dernier aurait été complexe. En effet, sans pilote capable de monter jusqu’à 7.200 mètres (altitude de Tomek Mackiewicz), sans sauveteur au sol pour permettre l’hélitreuillage de la victime, un sauvetage à 7.200 mètres semblait difficilement réalisable.

Le délai de prise en charge

Le facteur principal demeure le délai de prise en charge. Avec « le meilleur pilote, la meilleure machine et les meilleures conditions météo, un sauvetage très urgent qui prend plusieurs jours est voué à l’échec ». En écoutant attentivement les symptômes décrits par Elisabeth Revol, le docteur Champly – spécialiste des affections de haute altitude – estimait à quelques heures, 4 tout au plus, l’espérance de vie de Tomek Mackiewicz quand il s’est retrouvé seul à 7.200m. Entre l’appel à l’aide et l’arrivée des hélicoptères au pied (!) du Nanga Parbat, deux jours se sont écoulés.

Illustration (c) Expé K2dlaPolakow

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Arnaud P

Passionné par l'univers de la montagne sous tous ses aspects, Arnaud est membre de la rédaction d'Altitude.News ! Originaire du sud de la France, ça ne l'a pas empêché de s'installer un temps en Savoie ! Il écrit des articles dans les catégories : Alpinisme, Rando/Trek, Business et Nature. Pour le contacter directement : arnaud@altitude.news !

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