1936 : la première expédition française en Himalaya tourne court !

1936, c’est la première expédition nationale organisée par la France en Himalaya. A la veille du second conflit mondial, les hommes d’Henry de Ségogne vont tenter de planter le drapeau tricolore à 8.080 mètres.

C’est sous l’égide du Comité Français de l’Himalaya fraîchement créé que se lance l’expédition française au Hidden Peak (aujourd’hui Gasherbrum 1), dans l’actuel Pakistan. C’est la première du genre. Jamais les Français n’ont organisé pareille aventure à cette échelle. Ils souhaitaient initialement partir pour le Népal, mais le Maharadjah refuse. Les expéditions britanniques s’étant vu attribuer les périodes de violent mauvais temps des années précédentes, les croyances des indigènes bloquent donc les chances d’une expédition française sur leur territoire. Qu’importe, ce sera quand même un sommet de plus de 8.000 mètres, mais pas au Népal !

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Pierre Allain, homme fort de l’équipe

Henry de Ségogne dirige l’expédition qui compte une dizaine d’hommes dont un médecin et un cinéaste. Parmi les alpinistes les plus aguerris : Pierre Allain. Ce Parisien s’est illustré les années précédentes dans les Alpes, notamment aux côtés de Raymond Leininger avec qui il ouvre la Face Nord du Petit Dru en 1935. Initié aux joies de l’escalade sur les rochers de la forêt de Fontainebleau, Allain passe ses étés du côté de Chamonix. Il est également connu pour ses inventions comme les duvets, les chaussons d’escalade ou les descendeurs de rappel. A l’époque de l’expédition, il vient d’ailleurs d’ouvrir à Paris une boutique où il vend ses inventions. Il est une pièce maîtresse de cette aventure.

Première aventure : rallier le Karakoram !

Le 19 mars 1936, plusieurs tonnes de matériel et de vivres sont chargées à bord d’un navire amarré dans le port de Marseille. Direction les Indes via le canal de Suez. Puis une fois à terre, cap sur le Cachemire pour se rapprocher des montagnes du Karakoram. Un mois plus tard, la caravane quitte Srinagar. Elle compte quelques 600 porteurs dont des sherpas venus de Darjeeling. La marche d’approche s’étend sur près de 450 kilomètres. Une bonne partie de cet itinéraire est aujourd’hui remplacé par une route, y compris au Col Zojila, à plus de 3.000 mètres d’altitude où l’expédition affronte une véritable tempête de neige pour rejoindre la vallée de l’Indus. L’hiver semble s’attarder encore un peu.

vallée de l'indus
Caravane de l’expédition en route vers le Baltoro.

Des porteurs aveuglés par la neige du Baltoro

Le 9 mai, les hommes pénètrent dans Skardu, aux portes du Karakoram. Le nombre de porteurs augmente pour faire face à la difficulté du terrain. Ponts de corde, torrents furieux, vents violents, sentiers vertigineux. Cette approche est déjà un véritable défi. Notamment quand se profile l’immense glacier du Baltoro. Les 700 porteurs se suivent, en file indienne, sur la glace. Ils souffrent durant ce long périple, seuls les plus chanceux disposent de chaussures.

Les autres se contentent d’emballer leurs pieds dans des tissus de récupération. Enfin, le Pic caché, le Hidden Peak, va  apparaître aux yeux des membres de l’expédition. La plupart des porteurs n’auront pas cette chance. Dépourvus de lunettes de soleil, les semaines passées sur la neige et la glace du Baltoro les ont aveuglés pour quelques jours. Des sherpas quittent le camp de base avec eux pour les raccompagner jusqu’à leurs villages. Sans y voir, impossible de repartir sans aide.

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Progression périlleuse sur le Glacier du Baltoro

Les camps sont en place mais c’est trop tard

Le 26 mai, le camp de base est officiellement érigé, à quelques 5.000 mètres d’altitude. Un camp de base avancé est installé quelques jours plus tard au pied de la voie rocheuse choisie par Henry de Ségogne. Un deuxième camp et bientôt un troisième sont en train de se monter. Des convois font des allers-retours pour équiper les bivouacs d’altitude. Un treuil est même mis en place au Camp II pour hisser les charges les plus lourdes. Hélas, le câble prévu n’est pas assez long ! Il faut donc continuer à monter matériel et vivres à dos d’hommes. Des cordes sont fixées dans les passages les plus délicats.

Le camp III est aménagé à 6.000 mètres dans une zone peu propice à une installation confortable. Alors que les premiers repérages sont lancés en vue de l’établissement du quatrième camp, mi-juin, la mousson commence à faire des siennes. De faibles chutes de neige mettent la progression en pause. A la première éclaircie, les hommes de Ségogne montent à nouveau, Pierre Allain en tête. Le 21 juin, sa cordée atteint presque les 6.900 mètres. Un camp V est installé mais il est déjà trop tard. La mousson est bien là.

camp Hidden Peak
Camp d’altitude sur le Hidden Peak.

La mousson est arrivée

Les prévisions reçues par télégramme sont formelles, bien que vieilles de plusieurs semaines. Le mauvais temps s’installe pour l’été. Pierre Allain et son acolyte doivent redescendre, frustrés de ne pouvoir continuer. Le sommet est encore à plus de 1.000 mètres au-dessus de leur dernière position mais la plus grande partie des passages techniques est derrière eux. Avec une mousson un peu plus tardive, ils auraient peut-être eu une chance d’atteindre le premier 8.000 de l’histoire, quelques 14 ans avant l’expédition d’Herzog à l’Annapurna.

Mais il est impossible de continuer, les températures sont 20 degrés en dessous de zéro et la neige tombe sans discontinuer. Pourtant, les alpinistes stationnés à 6.000 mètres ne veulent pas se l’avouer. Alors que le chef d’expédition leur demande de descendre, ils veulent continuer, coûte que coûte. Le ton cordial devient ordre. Ségogne a le dernier mot, les camps d’altitude sont évacués. Il ne compte pas rentrer en France avec des morts sur la conscience.

Une avalanche avant de partir !

Lors de la retraite, les rayons du soleil réchauffent la neige fraichement tombée. Les avalanches se multiplient. L’une d’elle emporte deux sherpas. Ils font une chute de près de 600 mètres. Par chance, ils survivent et sont vite pris en charge par le médecin de l’équipe. Malgré leurs multiples fractures et contusions, ils vivront ! Début juillet, les cordées sont de retour à la base, il est temps de repartir vers la France !

22 ans plus tard, une expédition américaine emmenée par Nicholas Clinch parviendra pour la première fois au sommet du Hidden Peak. Allain ne sera pas de l’expédition à l’Annapurna. Il continuera à grimper dans les Alpes. Après la guerre, il s’installera définitivement dans le Dauphiné pour fabriquer du matériel de montagne.

Cet article était extrait de 50 ascensions à revivre en moins de 5 minutes !

Illustrations © Karakoram 1936, Marcel Ichac

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