gasherbrum 2010

2010 : L’hivernale border-line d’Urubko, Richards et Moro au Gasherbrum II

En 2010, le trio Moro, Urubko, Richards tente la première hivernale au Gasherbrum II. Les conditions sont délicates et l’histoire manque de très mal se terminer. Récit des événements de l’époque. Extrait de 50 ascensions qui se lisent en 5 minutes !

<< Depuis 1987, les alpinistes du monde entier tentent de gravir l’un des 8.000 du Pakistan en hiver. En vain. L’un des spécialistes de la discipline, l’Italien Simone Moro, monte une expédition en fin d’année 2010 sur l’un d’entre eux : le Gasherbrum II. Initialement, il souhaitait partir pour le Broadpeak voisin, mais une autre équipe est déjà sur les rangs. Il propose au Kazakh Denis Urubko de se joindre à lui. Un Américain, Cory Richards, prend la troisième et dernière place de la cordée.

Entre Noël et jour de l’an, le groupe arrive à l’aéroport d’Islamabad. Après un réveillon dans la capitale pakistanaise, les voilà à Skardu. Quelques premiers jours d’acclimatation les amènent sur les pentes raides du Kosar Kang, un sommet de plus de 6.000 mètres dont le camp de base se situe déjà à plus de 3.700m. A 600 mètres du sommet, Richards ne sent plus ses pieds. Inutile d’aller plus loin et de perdre des orteils avant d’avoir attaqué la difficulté principale. La cordée redescend. Urubko enrage de devoir écourter cette phase d’acclimatation et de renoncer à un sommet à cause d’un Américain. Moro se plait à préciser que les racines soviétiques d’Urubko ne font pas bon ménage avec celles de Richards. Plus de vingt ans après la fin de la guerre froide…

Un hélicoptère militaire les dépose à 5.000 mètres, au camp de base du Gasherbrum II. Le matériel suit le même chemin et les tentes sont dressées pour faire face aux températures qui frôlent les -30°C dès que le soleil se cache. Et de fait, le soleil est presque tout le temps dissimulé derrière d’épais nuages. Deux jours plus tard, c’est la première sortie au-dessus du camp de base. Les séracs forment alors un véritable labyrinthe auquel les trois alpinistes tentent de trouver une sortie. Le début de l’ascension est donc probablement le plus dangereux, il faut cheminer au milieu de gigantesques séracs qui n’attendent qu’une seule chose : l’occasion de s’écrouler. Quelques cordes fixes sont installées dans certains passages puis un premier camp d’altitude vers 5.700 mètres. Un peu plus haut, la progression s’avère plus facile, une avalanche semble avoir récemment purgé la pente de son surplus de neige.

« Une fenêtre de 30 heures »

La fin du mois de janvier approchant, le mauvais temps enveloppe la montagne. Un coup de fil au routeur météo va pourtant accélérer la suite de l’aventure. Le prévisionniste est formel. Une fenêtre d’une trentaine d’heures de beau temps se dessine. Et ce sera peut-être la seule de l’hiver. Après ces trente heures, la météo prévoit un retour au mauvais temps ; il faudra être rentré à temps au camp. Alors la décision est prise, le lendemain, la cordée partira vers le sommet pour profiter de cette opportunité qui approche. Même s’ils n’ont pas eu plus de trois jours pour se reposer depuis leur dernière sortie, ils doivent partir, en espérant qu’ils auront assez récupéré.  

Le 30 janvier, la cordée se dirige vers les 6.000 mètres. Le thermomètre affiche -30°C. La visibilité n’est pas très bonne et Denis met le pied dans une crevasse. Il bascule dans l’abîme, un trou de plus de 40 mètres s’est ouvert sous ses pieds. Heureusement, la corde est là et ses compagnons l’aident à s’en sortir, sans une égratignure. Un faux pas de ce type, bien encordé, peut être anodin. Mais à plus de 6.000 mètres en plein hiver himalayen, tout aurait pu se compliquer.

La montée continue et le groupe approche des 7.000 mètres le 1er février. Les corps souffrent, la difficulté technique de l’ascension et la haute altitude ne sont qu’une partie de cette équation. L’inconnue résidait dans le niveau de froid. Le trio est servi, les températures sont glaciales, jamais plus chaudes que -20°C. Le jour du sommet, c’est à -40°C qu’ils ont droit. La dernière phase commence dans la nuit et si quelques rayons de soleil parviennent à percer les nuages, ils disparaissent vite pour laisser place au brouillard, de plus en plus épais. Le sommet est atteint en fin de matinée.

« Le sommet et la tempête ! »

8.035 mètres. C’est la première hivernale sur un si haut sommet dans cette région du monde. Aucun autre sommet du Karakoram n’a été vaincu en hiver. Certains pensaient même que c’était impossible. Urubko, Moro et Richards les ont détrompés. Mais ils sont expérimentés, ils savent que la partie n’est pas gagnée. Il faut désormais redescendre, pas après pas, en portant la terrible fatigue accumulée dans la montée. La moindre erreur pourrait être fatale. Parce que les pas s’enchainent plus rapidement à la descente, la concentration doit être décuplée. A une altitude où le cerveau est péniblement alimenté en oxygène, c’est un tour de force de ne pas mortellement trébucher.

Pour compliquer la descente, la tempête est déjà là. Cette fenêtre de beau temps devait durer 30 heures. En a-t-elle seulement duré la moitié ? De retour au précédent camp, près de 1.000 mètres plus bas, le vent est violent, la neige tombe en abondance et le thermomètre ne s’en relève pas : -46°C. Tout gèle instantanément. Au petit matin du 4 février, le temps est toujours atroce. Sous le Gasherbrum IV, pas loin de la zone qu’une coulée avait purgée peu avant la montée, le drame se produit.

« Le drame se produit ! »

Une nouvelle avalanche descend brutalement le couloir et fonce sur les 3 grimpeurs qui ont le temps de l’entendre puis de la voir arriver. Elle est trop large, et ils ne peuvent pas courir. Impossible d’y échapper. L’avalanche va les terrasser.

Mais ce jour-là, la chance est du côté des hommes, la montagne s’est montrée magnanime. Ensevelis sous une couche de neige, les alpinistes parviennent à se dégager et à refaire surface. Il ne leur reste plus alors que quelques heures pour gagner la sécurité du camp de base, bien conscients du miracle qu’ils viennent de vivre. 

Pendant toute cette aventure, la cordée a pu compter sur la force et l’expérience d’Urubko. A cette époque, il a déjà à son actif la première hivernale du Makalu (8.481m) et une dizaine d’ascensions sur des 8.000 durant des saisons plus clémentes, mais à chaque fois avec une difficulté supplémentaire comme un itinéraire jamais emprunté. Plus jeune, il avait gravi tous les 7.000 de l’ex-URSS en un peu plus d’un mois. Cet enfant asthmatique qui passa ses premières années dans le Nord Caucase ne semblait pourtant pas prédisposé à devenir un géant des montagnes. En 2018, il fera partie de la cordée qui portera secours à Elisabeth Revol au Nanga Parbat . Il sera alors au Pakistan pour tenter de conquérir le dernier 8.000 jamais gravi en hiver : le K2.

Suite à cette expérience de grande proximité avec la mort, Richards entrera dans une longue période de dépression où l’alcool tiendra une place importante. Près de 5 ans lui seront nécessaires pour se sortir de ce piège. Cinq années ensevelies sous cette terrible avalanche du Gasherbrum II. >>

Illustration © DR

Arnaud P

Passionné par l'univers de la montagne sous tous ses aspects, Arnaud est membre de la rédaction d'Altitude.News ! Originaire du sud de la France, ça ne l'a pas empêché de s'installer un temps en Savoie ! Il écrit des articles dans les catégories : Alpinisme, Rando/Trek, Business et Nature. Pour le contacter directement : arnaud@altitude.news !

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