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Everest : il ne va pas jusqu’au sommet, il poursuit son guide en justice !

Un client poursuit son guide en justice suite à une expédition à l’Everest de l’automne dernier. Il réclame un remboursement car l’aventure a été très vite stoppée par un dangereux sérac.

A l’automne dernier, une expédition à l’Everest a tourné court. Un immense sérac rendait tout accès aux camps supérieurs extrêmement risqué. Résultat, les rares expéditions présentes ont vite fait demi-tour. Parmi elles, celle organisée par l’Américain Garrett Madison. Elle n’a pas fait exception et a privilégié la sécurité et la prudence. Un de ses clients poursuit en justice son guide pour ne pas être allé plus loin que le camp de base. Et réclame plus qu’un remboursement, des dommages et intérêts qui risquent bien de mener l’agence d’expédition à la banqueroute.  

Garrett Madison, le guide

Garrett Madison est un guide reconnu dans l’univers des expéditions commerciales sur les plus hauts sommets de la planète. Il a notamment accompagné des dizaines de clients au sommet de l’Everest. A une dizaine de reprises en une douzaine d’années, il a marché sur le toit du monde. Mais il connait également les autres 8.000, comme le K2 qu’il a déjà gravi deux fois. Dans ce milieu, son expérience n’est pas discutée et son agence est très respectée. Parmi ses clients à l’automne dernier, un certain Zachary Bookman, patron d’une start-up de la Silicon Valley. Pour participer à cette expédition à l’Everest, ce dernier a dû débourser la coquette somme de 69.500 $ (environ 59.000 Euros). Compte tenu de la tournure prise par l’expédition, l’homme d’affaires considère qu’il s’est purement et simplement fait escroqué.

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Une expédition automnale écourtée

Traditionnellement, l’automne n’est pas la meilleure saison pour gravir l’Everest. La plupart des expéditions commerciales ont ainsi lieu au printemps. En avril, mai, des milliers de grimpeurs et leurs équipes sont réunis sur les deux versants de la montagne. Chaque année, on compte par centaines le nombre d’alpinistes qui parviennent au sommet durant cette « haute saison ». Le taux de réussite en automne chute drastiquement, tout comme la fréquentation. En dernière minute, Bookman se joint à une petite expédition déjà montée. A ses côtés, trois autres clients dont le patron de Mountain Hardwear, un des sponsors de Madison.

Septembre 2019, la marche d’approche jusqu’au camp de base se déroule sans encombre. Mais à l’arrivée au camp de base, la situation se complique. Un gigantesque sérac, né à la faveur de la météo capricieuse de l’été népalais, est suspendu au-dessus du Glacier du Khumbu. Le seul et unique passage pour ce type d’expédition sur ce versant. Les pentes autour de la voie normale de l’Everest sont fréquemment sujettes aux avalanches et chutes de séracs. Dans une certaine mesure, ces dernières ne constituent pas un trop grand danger pour la traversée du glacier. Parfois, si. En 2014, une avalanche sur le glacier emporte quelques 16 sherpas alors au travail pour préparer la voie d’accès au sommet pour les expéditions à venir.

Le sérac, cette épée de Damoclès

Automne 2019, les sherpas (qui n’ont pas oublié 2014) veulent attendre que ce sérac tombe pour reprendre leur travail. Madison lui-même n’est pas très favorable à l’idée d’emmener ses clients sous cette épée de Damoclès. Le sérac, un immense amas de glace et de neige, peut tomber à tout instant. Ou rester suspendu des mois. Et la traversée du Glacier exposé ne se fait pas en quelques minutes. Ce sont plusieurs heures qui sont nécessaires à la montée jusqu’au Camp 1. Quelques heures quand le glacier est équipé de ses fameuses échelles et passerelles pour sauter les crevasses et franchir des murs de glace. Pour installer cet équipement, ce sont des jours, parfois des semaines de travail qui attendent les sherpas. Des jours sous la menace d’un sérac aussi dangereux ? Certains connaisseurs estiment alors son poids à près de 30.000 tonnes.

Le guide choisit la prudence

Après quelques jours à patienter au camp de base, l’expédition prend fin et les différents membres rentrent chez eux. Le patron de Mountain Hardwear est parti un peu plus tôt. Bookman estime que son départ prématuré a poussé Madison à choisir d’abandonner. Ce dernier souligne la présence de cet incroyable sérac et la détérioration des conditions avec notamment pas mal de neige.

De retour en Californie, Bookman a toujours le sentiment de s’être fait rouler. Près de 60.000 Euros pour marcher jusqu’au camp de base et camper quelques jours. La facture a de quoi déplaire même à un fortuné patron de start-up. Très vite, il met en avant que Kilian Jornet alors présent sur la montagne avait dépassé la zone dangereuse, allant au-delà des fameux 8.000 mètres d’altitude. Si la comparaison avec l’un des athlètes les plus exceptionnels de la planète haute-montagne n’a pas beaucoup de sens, Bookman ne lâche pas l’affaire. Et compte bien obtenir un remboursement pour la prestation non réalisée. Il soutient même que Madison lui aurait promis de lui rendre quelques ¾ du prix initial.

100.000 dollars de dommages et intérêts

Faute de remboursement, Bookman continue sa procédure et attaque Madison en justice, réclamant quelques 100.000 dollars pour de dommages et intérêts. Une somme qui coulerait définitivement l’agence d’expédition, déjà fragilisée par sa mise à l’arrêt à cause de la pandémie de covid-19. Mais Madison ne veut pas se laisser faire. Il se considère dans son bon droit : les contrats d’expédition expliquent clairement qu’aucune garantie ne peut être donnée sur l’atteinte du sommet, que la sécurité prime et est l’affaire du guide et qu’aucun remboursement ne peut avoir lieu. Et pour cause, les permis, la logistique, l’embauche des sherpas… tout est déjà acheté quand les clients posent le pied au Népal.

Une affaire de principe

Pour sauver son agence, Madison pourrait transiger avec Bookman et se mettre d’accord sur un montant moins élevé. Sans passer par les tribunaux. Mais ce serait accepter que Bookman a raison. Et il en fait une affaire très symbolique. Si Bookman gagnait au tribunal, l’agence disparaitrait certainement, mais surtout il créerait une jurisprudence dangereuse. Selon laquelle un client peut poursuivre son guide s’il ne l’amène pas au sommet. Madison compte bien l’emporter.  

En savoir plus sur cette affaire sur Geekwire.com (lien en anglais)

Illustrations © DR

Arnaud P

Passionné par l'univers de la montagne sous tous ses aspects, Arnaud est membre de la rédaction d'Altitude.News ! Originaire du sud de la France, ça ne l'a pas empêché de s'installer un temps en Savoie ! Il écrit des articles dans les catégories : Alpinisme, Rando/Trek, Business et Nature. Pour le contacter directement : arnaud@altitude.news !

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